La défense des ressources

S’il y un concept où nous serons (je pense) tous d’accord, c’est que notre époque est très exigeante avec nos chiens.

Les standards que nous avons définis pour les chiens sembleraient presque risibles quand il s’agit d’autre espèces animales : peu de parents diraient à leur enfant d’aller « jouer avec le cheval » inconnu au bataillon, on ne s’étonne pas si on se fait charger par un caprin ou un bovin qu’on aurait dérangé et si un enfant tire la queue du chat et qu’il se fait griffer, on expliquera à l’enfant que son comportement était inapproprié.

Les standards sont tout autres pour le chien qui lui a écopé du statut du «meilleur ami de l’homme ».

Je ne suis pas absolument certaine que ce soit un privilège quand cette «amitié » prend surtout la forme d’une espèce de dévotion, de tolérance illimitée que le chien semblerait nous « devoir », par définition.

Il doit être l’ami et le protecteur de nos enfants et le nôtre, parfois protéger nos biens, nous amuser même si lui ne s’amuse pas toujours, nous tenir compagnie, nous servir, nous assister, se plier à nos caprices les plus étranges sans, JAMAIS, avoir le moindre mouvement d’humeur.

Pourtant, quel être vivant peut-il s’enorgueillir de ne jamais avoir perdu son calme, quand on s’attaque à nos ressources (notre argent, nos possessions terrestres aussi ridicules soient-elles, ainsi que, voire même surtout, quand on s’en prend à ceux que nous aimons qui sont une ressource d’amour et de gratifications multiples).

Nous cédons, tous (plus ou moins vite selon l’individu, sa génétique et son historique d’apprentissage), à l’émotion quand nous considérons avoir subi un tort (parfois insignifiant d’ailleurs) et notre comportement change en conséquence. Nos réactions sont parfois acceptables et, d’autres, beaucoup moins en ce qui concerne la société.

Nos chiens aussi, ont des formes d’agression ritualisées, mesurées (grogner, montrer les dents, se figer et cesser de manger ou manger plus vite, claquer les dents « en l’air », etc.) : elles signifient à l’autre qu’on n’est pas (du tout) content et d’autres, plus actives comme d’aller directement à l’attaque qui leur seront très rarement pardonnées.

Si je vous demande de ne plus faire quelque chose qui me déplaît ou dérange, c’est un comportement social ritualisé acceptable, si je prends une batte de baseball et que je vous assomme, ça ne l’est pas.

Souvent, le chien qui « garde ses ressources » (gamelles, jouets, place de couchage ou même « son » ou « ses » humains) est défini comme « dominant ».

A mon sens, cette interprétation n’est absolument pas inspirée du comportement des « meutes de loups » que les éducateurs canins s’évertuent à expliquer de long en large mais de notre conception, bien humaine, des relations sociales (l’immense majorité des gens seront étrangement plus tolérants avec leur patron qu’avec leur subalterne).  

Comme la grande majorité des gens considèrent le chien comme un subalterne, le concept qu’il puisse émettre des objections à nos actes nous convient rarement.

Le chien peut faire de la défense de ressources sur

  • La nourriture, la sienne légitime où celle qui tombe ou se trouve à sa portée, os récréatifs évidemment compris et, parfois, sa gamelle même complètement vide et lavée
  • Ses jouets ou ce qu’il considère être ses jouets
  • Des lieux spécifiques (le lit, le canapé, sa cage, sa niche, « son » coffre de voiture, sous la table, etc.)
  • Son propriétaire (les mécanismes de ce type de comportement sont précisément les mêmes que sur les objets, le propriétaire étant une ressource de gratifications)

On peut voir de la défense de ressource inhabituelle dans des situations spécifiques : comme l’eau quand on en manque et qu’il fait excessivement chaud (je me rappelle d’un stage en plein été, à plus de 40 degrés ou j’ai mis en garde les gens sur la défense de la gamelle d’eau commune… trop tard, la bagarre s’est déclenchée peu après. Quant à moi, en bonne fondue de la prévention, j’étais déjà à 20 mètres de là et j’avais de l’eau pour mes chiens).

Dans la thématique de la garde des ressources, il y a, aussi, des variables à considérer :

  • Depuis combien de temps votre chien considère un quelconque objet comme étant le « sien » (plus longtemps il aura considéré un objet ou un lui comme lui appartenant et plus le contre conditionnement sera long)

 

  • La nouveauté : certains chiens, contrairement à mon affirmation préalable, s’arrogent tous les droits sur le « nouveau jouet » ou le « nouveau dodo »

 

  • Quelle est la personne qui essaie de leur prendre ce qu’ils considèrent être à eux : soyez prudents, ce n’est parce que VOUS, pouvez prendre quelque chose de la gueule de votre chien que quiconque pourra le faire (ou le sortir du coffre de la voiture ou le faire descendre du canapé).

Vous l’aurez compris, c’est une vaste thématique pas toujours toute simple.

Trop souvent, on aborde ce genre d’émotion (et, donc, de comportement) par la punition car, me dit-on : « je ne peux pas le laisser faire ça ».

Ou par le « troc » : je te donne ça, si tu me rends ça… en urgence, cela peut se justifier, en fonctionnement habituel sûrement pas.

En effet, il s’agit de construire ce qu’on appelle une réponse émotionnelle conditionnelle, des associations entre un évènement et un autre.

Réponse émotionnelle qui, chez le chien qui craint pour ses biens, est déjà établie évidemment :  certains évènement l’inquiètent car ils précèdent une tentative de le faire renoncer à ce à quoi il tient farouchement. Notre travail est, précisément, de modifier cette réponse émotionnelle. 

En conditionnement classique, l’animal apprend la valeur PREDICTIVE d’un évènement qui en annonce un autre (« l’humain s’approche de ma gamelle, il va venir la prendre »…. ou fourrer sa main dedans car il a lu ça sur internet).

Si cela se vérifie plus d’une fois et que, à son grognement justifié, vous rajoutez une punition, à l’avenir, il risque fort de vous grogner à deux mètres voir de ne plus tolérer le moindre mouvement de quiconque autour de son bien. Vous devenez une double prédiction maudite : la prise de son bien et la punition à venir.

L’ordre d’apparition des évènements est fondamental : votre chien est fou de joie quand il voit la laisse AVANT la balade : parce que la laisse prédit la balade. Si elle apparaissait uniquement après, elle n’aurait aucun intérêt, puisqu’elle ne prédirait rien.

Quand les propriétaires pratiquent le « troc » : ils s’approchent en montrant ce qu’ils ont d’intéressant : « regarde le bon jambon » et PENDANT que le chien mange son jambon, ils enlèvent l’objet que le chien gardait. C’est ce qu’on appelle une présentation simultanée : elle ne changera en rien la réponse conditionnelle du chien.

Le conditionnement classique obéit à des lois : les bonnes choses doivent arriver APRES un évènement pour qu’elles soient associées entre elles, pas pendant, pas avant.

Quand on met deux chiens en cage pour qu’ils mangent en simultané, cela ne sert strictement à rien : pour modifier la réponse émotionnelle, il faudrait au minimum que l’autre chien apparaisse et ENSUITE la gamelle du chien « gardien » arrive (les deux seront en cage évidemment ou, pour le moins, séparés par une barrière solide).

Évidemment, il n’est pas question, avec un chien qui garde farouchement quoi que ce soit, d’espérer le déposséder de son bien sans autre forme de procès pour, ensuite,  lui propose un morceau de fromage : on s’expose à une morsure qui vous fera rapidement oublier la suite prévue. 

La progression devra être établie de manière totalement individuelle (faites appel à un éducateur compétent), d’autant plus que, si par exemple vous vous approchez avec une pochette à friandises bien odorante, cette odeur vous précède et informe déjà le chien de ce qui va arriver, ce qui ne va pas modifier sa réponse émotionnelle. 

On peut également apprendre au chien à suivre une cible (apprentissage qui demande certaines compétences) – c’est fort utile pour déloger un chien d’un lieu qu’il ne souhaite pas quitter (le fait qu’il suive la cible devra TOUJOURS être suivi d’une friandise de haute valeur).  Une cuillère en bois, une tapette à mouche font d’excellentes cibles. Cet apprentissage devra être solidement mis en place bien avant de l’utiliser dans un contexte problématique évidemment.

L’échec de nombreux propriétaires est, le plus souvent, à imputer à une progression trop rapide dans un processus qui peut prendre du temps, surtout si le problème est très installé.

Comme dans toute forme de contre conditionnement, les gens considèrent qu’une étape est franchie quand le chien n’affiche pas de comportement agressif, à savoir qu’il tolère.

Or, c’est malheureusement insuffisant : la réponse émotionnelle du chien doit être détendue, plaisante, positive avant de passer à un critère plus élevé. Tout le monde ne sait pas forcément lire un chien avec précision et certains micro-signaux de mal être ne sont pas faciles à détecter, faites-vous aider si vous n’êtes pas sûr de vous.  

Ensuite, cette progression devra affronter un processus de généralisation et, si vous arrivez à toucher la gamelle du chien et qu’il reste détendu, quand un autre membre de la famille ou un inconnu intègre le plan de contre conditionnement, il devra débuter là où vous avez débuté à l’origine, à deux, 5 ou dix mètres du chien, pas au stade où vous en êtes arrivé vous.

Votre chien garde un jouet favori ? Ne débutez surtout pas votre procédure de contre conditionnement avec celui-ci, prenez-en un qui n’a pas grande valeur (déterminez une hiérarchie de valeurs des objets ou des lieux, débutez par ce qui est moins « précieux » pour votre chien).

Votre chien grogne quand vous vous approchez du canapé ? Ne débutez pas votre processus quand il est sur le canapé, choisissez de travailler quand il est dans son propre couchage ou ailleurs.

Quand votre chien n’aime pas qu’on lui touche les pattes, vous débutez votre travail par le dos ou la queue ou un quelconque endroit de son anatomie qui ne pose aucun problème, pas par les pattes  🙂 c’est le même principe…

A un degré ou un autre, nous gardons TOUS nos ressources hormis si nous sommes absolument convaincus de n’avoir rien à craindre d’un évènement et que, au contraire, il prédit l’arrivée d’un évènement agréable.

De manière générale, une éducation fondée sur la confiance et une bonne dose de gestion de l’environnement pro active (avant que les problèmes ne se présentent) est le meilleur garde-fou pour toute problématique de ce qu’on appelle la «défense de ressources ».

… et, quand vos chiens mangent, fichez-leur, tout simplement la paix 🙂 

Happy Training

 

 

 

 

 

avril 26, 2020
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