« Il doit se soumettre »

Il est évident que, très souvent (trop souvent), je sous estime considérablement ce que la Dr. Susan Friedman qualifie de « brume culturelle » — à savoir des croyances populaires plus que tenaces qui n’en finissent pas d’occulter des connaissances pourtant prouvées (encore et encore) par la science, comme (liste non exhaustive) « mettre le nez du chien dans son pipi » ou encore « le frapper avec un journal roulé » ou encore « soumettre le chien » <== concept qu’on va remettre en question aujourd’hui, justement  😉

confused

Dans mes très anciens souvenirs de cours canins, je me rappelle très spécifiquement d’un épisode où de jeunes propriétaires (attendris) d’un minuscule chiot Coton de Tuléar de 9 semaines, ont vu leur boule de coton adorée fermement maintenue au sol par l’éducatrice du jour (qui n’était pas la soussignée, je vous rassure)…. Sa peur à son absolu paroxysme, ce minuscule chiot s’est battu avec l’énergie du désespoir – essayant de mordre furieusement cette grosse main qui n’avait, évidemment, aucune peine à maintenir un petit truc de moins de 2 kilos au sol. En définitive, dans cette lutte parfaitement inégale (et lamentable à regarder), le chiot a perdu une petite dent de lait et une traînée de sang rouge est apparue sur son poil « couleur Tippex »… Je vous laisse imaginer l’impact de cet épisode sur le jeune couple. Quel échec pour l’éducatrice, le chiot et son futur, les propriétaires qu’on n’a (évidemment) plus jamais revu dans ce cours (on les comprend).

cotonL’idée de ce « placage au sol » serait de montrer au chien « qui est le chef » une fois pour toutes. Vous démontrez au chien que vous êtes « fort » physiquement et mentalement et donc investi d’un pouvoir absolu. C’est ce que m’a, justement, expliqué un client la semaine dernière.

En réalité, nous sommes confrontés à des réactions que la science du comportement connaît bien et qui s’appliquent à tout organisme vivant.  Résumés en 3 « F » (pour aujourd’hui) : de manière simplifiée, face à un danger – tout organisme a le choix entre le « flight » (s’envoler – s’en aller)… bref, on s’enfuit à toutes jambes. C’est ce que fait tout animal sauvage s’il soupçonne l’attaque d’un prédateur. C’est ce que nous faisons aussi, parfois, dans une situation qui nous met violemment mal à l’aise (donner sa démission au boulot, c’est une manière de s’enfuir pour préserver sa santé mentale et physique).

flight

Si l’option n’est pas disponible, on peut recourir au « fight » (lutter, se bagarrer) : acculé devant le danger un animal va se battre avec l’énergie du désespoir, c’est de sa survie dont il s’agit – et le système nerveux sympathique va investir tous ses moyens dans cette lutte même si complètement inégale (avec des conséquences évidentes sur d’autres ressources de l’organisme concerné : accélération cardiaque et respiratoire, système digestif qui lâche tout, etc.).

prey

Si l’option 1 et 2 se révèlent toutes deux impossibles – l’organisme peut tomber dans un 3ème « F » : celui du « freeze » à savoir l’immobilité complète de l’organisme menacé. C’est ce qu’on voit chez la souris qui sait qu’un rapace voltige au dessus de sa tête : pas de cachette en vue, la lutte impossible, reste l’immobilité en espérant que le danger disparaisse. Et c’est ce simulacre de «capitulation» complète que recherchent ceux qui sont encore friands de cette approche du chien – selon leur vision du monde, le chien s’est « soumis » à une volonté par définition supérieure alors qu’il est, tout simplement, en train de vivre un traumatisme (qui, comme tout traumatisme, n’aura pas fini d’avoir des conséquences). 

(chez l’humain, cette option équivaudrait à la dépression : on ne lutte plus)

freeze

Sauf que : la suppression pure est simple d’un comportement n’est pas éducation et, encore moins, une solution. Cette étrange idée de « soumettre » le chien se fait généralement de la manière la plus délétère qui existe : quand un chien « grogne », il vous informe et avertit que quelque chose le met mal à l’aise, lui fait peur – intervenir par une agression est à la fois énormément dangereux (si le chien a une taille plus impressionnante que mon pauvre chiot de moins de 2 kilos), et énormément maladroit parce que, en gros, vous effacez l’étape « je grogne » du répertoire de menace du chien (plus on efface d’étapes avant la morsure et plus vite arrive celle-ci… ce qui est à peu près le contraire de ce qu’un éducateur cherche à faire, a priori). La prochaine fois que le chien aurait grogné, il va se rappeler de votre réponse subtile à son grognement et passer directement à quelque chose de plus efficace et explicite, à savoir : vous mordre.

Angry Chihuahua growling, 2 years old, in front of white backgro

Ce que certains propriétaires très novices n’ont pas encore compris c’est que, l’immensité des problèmes de comportements chez le chien se vérifient parce que son environnement (pour de nombreuses raisons possibles), le désécurise. En gros, votre chien agressif n’est pas sûr de l’environnement, de vous, de lui…. en l’agressant de la sorte vous lui confirmez qu’il a toutes les raisons du monde de se méfier (et donc de se méfier vous, son « maître »). Quelle équivoque

Ces méthodes brutales et décérébrées nous viennent d’un autre âge : elles sont issues tout droit des conclusions fallacieuses de l’observation des meutes de loups largement réfutées depuis longtemps (les chiens ne sont pas des loups) et de la manière d’aborder les chiens qui nous arrive historiquement de l’armée (je me rappelle d’avoir lu d’un célèbre dresseur de chien de l’armée allemande préconisait, pour « enseigner » au chien de ne plus creuser de trous dans le jardin, de remplir un trou d’eau et d’y maintenir la tête du chien jusqu’à presque le noyer…. si si).

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Le premier livre de Karen Pryor (« Don’t Shoot the Dog ») est pourtant sorti en 1985 (autant dire que ce n’est pas un truc récent) mais des émissions comme le « Dog Whisperer » (le tristement célèbre Cesar Millan dit le Chuchoteur) ont – très efficacement – fait barrage à des approches plus respectueuses de l’animal auprès du grand public  🙄

Dernièrement, j’ai lu une interview du Dr. Vét. Joël Dehasse où il affirme que « l’humain aime punir ». Il ne le préconise pas, il n’encense pas cette approche mais il fait une constatation qui est, à mon sens, tout simplement irréfutable : nous sommes une espèce excessivement belliqueuse et notre sens de la « justice » est culturellement fondé sur le concept du « ce qui est bien fait mérite récompense et ce qui est mal fait mérite sanction ».

goodSauf que notre attitude avec nos chiens ne devrait pas être celle du justicier implacable mais celle de l’enseignant aussi intelligent que bienveillant qui sait fixer des objectifs réalistes, sait aider le chien à les atteindre et « capitalise » sur les succès.

positive2

mars 28, 2016

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