Magie, poésie et croyances…

Souvent, quand je vais voir des clients qui sont aux prises avec leur premier chien (parfois assez laborieusement), ils me disent (fort gentiment) « vous avez vraiment un feeling avec les chiens, c’est un don ».

C’est à la fois flatteur (et, accessoirement, un peu vendeur aussi) et je peux comprendre qu’on succombe à la tentation de laisser planer le doute  😆

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Quand j’explique sereinement que non, je n’ai aucun don particulier mais « juste » une communication cohérente et donc efficace, je perçois non seulement le scepticisme de mon interlocuteur mais, aussi un petit peu, sa déception. En fait, l’un accompagne l’autre.

On voudrait que j’aie ce fameux « don » et que je le revendique surtout.

Or, j’y suis farouchement opposée.

C’est ce penchant très humain pour cette dimension hermétique en relation à l’animal qui explique l’acceptation du grand public de certaines gesticulations qui sont la marque de fabrique de certains éducateurs canins très médiatisés (ou de certains qui aimeraient l’être plus, aussi).

On les voit effectuer une espèce de danse tribale autour de pauvres chiens généralement très inquiets, voir terrorisés (et qui finissent d’ailleurs souvent par mordre quand ils ne sont pas prudemment muselés). Si le profane n’y comprend rien, c’est évidemment mieux : ça donne, à très bon compte, une dimension inaccessible au plus grand nombre.

Comme les peuples premiers faisaient venir la pluie, ils font venir l’obéissance. Eux seuls (et surtout pas toi), détiennent cet étrange pouvoir de faire obéir ton chien (comment se passer d’eux, dès lors ?).

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Je me rappelle d’un très vieil épisode de la série « Bones » dans lequel Millan (Cesar de son petit nom) entrait dans une espèce de grange où étaient détenus des chiens destinés aux combats, manifestement très énervés…. derrière Millan (le « chuchoteur ») se tenaient nos héros habituels (Booth et Brennan), passablement apeurés.

Millan lève la main qu’il positionne en fourche au dessus de sa tête, son œil s’assombrit et il produit son célébrissime et mystérieux « tssssss ». Tous les chiens présents, qui le voient pour la première fois de leur vie, qui n’ont aucun apprentissage du couché sur demande (vu qu’ils sont destinés à s’entretuer à la base, plutôt qu’à devenir des citoyens canins exemplaires), qui, dans le contexte fictif, n’ont aucune idée de ce que ce signal peut vouloir dire et aucune probabilité de pouvoir exécuter le moindre comportement sur demande vu leur état émotionnel proche de l’apoplexie, se couchent (merci leur dresseur dans l’ombre), comme un seul homme (ou chien).

Wow…. 😆

Le Dr. Brennan dit à l’inspecteur « comment fait-il ça ? » et l’inspecteur lui répond, dans un souffle : « he’s the dog whisperer ». J’avais beaucoup ri (on ne va pas s’énerver pour ça, je n’avais qu’à pas regarder la télé d’abord). J’ai rencontré les producteurs de Cesar Millan quand je suis allée faire ma formation aux USA et je peux vous garantir que l’histoire de son personnage n’a rien poétique pourtant.

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Il faut bien avouer que toi, quand tu arrives avec ton clicker training et ta science du comportement qui s’applique à ton chien (comme à toi, moi et nous tous), tu t’exposes comme moins sublime, tout de suite.

Tu parles d’émotions, de répétitions, de gérer l’environnement, de changer les antécédents, les conséquences et tout un tas de trucs qui n’arrangent pas toujours le propriétaire qui aimerait mieux, très probablement, que tu mettes ta main en fourche au dessus de ta tête et tu gères son problème avec un « tsssss » diabolique (il s’aperçoit tout de suite que tu n’a clairement pas de pouvoirs magiques et il est, légitimement, déçu… parce que, lui aussi, a vu l’épisode de Bones et qu’il te soupçonne méchamment de ne pas savoir « chuchoter »).

C’est vrai, autant vous le dire tout de suite,  je ne sais pas « chuchoter »  😉

Dans un autre épisode de je ne sais plus quels « Experts », le héros explique laborieusement à un chien déprimé par la mort de son propriétaire-policier (ce qui est légitime et plausible) « qu’il faut collaborer avec moi car nous devons venger ton maître » (ou un truc du genre) : le chien écoute toute la (looongue) diatribe de cet illustre inconnu, gros plan sur son beau regard humide et il se lève, prêt à prendre une part active dans un sombre plan de vengeance du maître défunt dans la plus pure tradition Disney.

Trop fort : « il ne leur manque que la parole » (heureusement pour nous parfois)  😉

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Pour une série télévisée qui possède une armada de consultants scientifiques (pour ne pas dire trop de sottises quand ils font joujou dans leurs laboratoires dernier cri), nous donner une vision totalement surréaliste du chien ne leur pose aucun problème majeur (pourtant, il doit y avoir plus de spécialistes du chien devant leur petit écran que de spécialistes du polymère hybride, a priori).

La magie, rattachée à l’animal est rarement remise en question…. parce que, d’une certaine manière, ce serait « tellement bien si… ». Les producteurs savent que nous aimons faire de nos souhaits des croyances.

Nous avons d’ailleurs un engouement absolu avec les « amitiés » animales, les plus improbables possibles. Surtout quand c’est un prédateur qui est « ami » avec sa proie, genre le loup avec l’agneau, le lion et la gazelle.

Ces phénomènes, observés le plus souvent en captivité, tournent à la folie sur les réseaux sociaux avec leur corollaire de commentaires sur la bonté des animaux versus notre méchanceté évidente (vu que nous n’arrivons même pas à tolérer notre voisin de palier) et enchantent littéralement les amis des animaux.

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Il est passablement mal perçu de suggérer qu’un animal captif est probablement bien plus en manque de compagnie et de distraction que de nourriture, vu que sa pitance arrive à heures fixes et en quantité suffisante, surtout qu’il ne se dépense guère.

Chercher sa nourriture, chasser, ça demande une énergie et un engagement de ressources physiques et mentales considérable – dès lors qu’on prive le prédateur de ces activités (devenues impossibles et inutiles), il s’ennuie souvent prodigieusement et l’animal qu’il rencontre dans un tel contexte peut représenter une distraction bienvenue bien avant d’être considéré un repas potentiel. Dans un contexte de captivité et d’un environnement peu stimulant, le besoin spasmodique d’engagement social peut être hiérarchiquement plus important que de manger.

Je ne dis pas que c’est le cas d’ailleurs, d’autres explications sont possibles bien évidemment et dans d’autres contextes, ce qui me frappe, c’est la réaction ultra négative quand on formule cette hypothèse…. on t’en veut immédiatement de dissiper la brume romantique.

Une autre vidéo qui a provoqué un engouement interplanétaire (okay, j’exagère mais à peine) sur les réseaux sociaux, était celle du chien qui venait en aide à ses « amis poissons » (si si, je l’ai lu) en train d’asphyxier dans une pauvre flaque d’eau, sur le béton.

Même des sites plutôt sérieux s’y sont laissés prendre avec candeur…. « il veut sauver les poissons », « les animaux sont plus compatissants que les humains » alors que le comportement sur vidéo était typique de l’enfouissement d’une proie par un carnivore (le chien étant accessoirement attaché, il n’avait d’autre option que de tenter de recouvrir ces poissons d’eau plutôt que de terre).

Personne (ou presque) ne souhaitait démordre de sa vision à paillettes roses du comportement de ce bon chien samaritain, parce que ça nous procure une sensation «duveteuse » de l’existence dont on a probablement besoin.

A l’identique avec les propriétaires qui me racontent des histoires captivantes du pourquoi et comment leur chien se comporte comme il se comporte…. qu’ils tiennent de leur communicatrice (qui n’est jamais un communicateur d’ailleurs, va savoir pourquoi ?).

Pourquoi pas, si cela génère de la patience et de l’empathie par rapport à certains comportements dits gênants et, par ricochet, réduit l’irritation du propriétaire qui envenime la relation, c’est tout bénéfice pour l’animal après tout  😉

Toutefois, avouons-le, de savoir que le chien aurait connu Belle-Maman dans une vie antérieure, ne te dispense pas d’expliquer longuement à la dame que « non, tous les chiens n’aiment pas forcément les caresses, surtout que, celui là, est craintif et que non, il ne va pas s’habituer ».

« Ce n’est pas de ma faute s’il m’a connue dans une autre vie ». Certes non, mais on va – quand même – modifier les antécédents, lire le chien, choisir un comportement alternatif que d’agresser Belle-Maman et renforcer celui-ci encore et encore.

Pour un peu que les propriétaires te suivent, quand l’émotion et le comportement vis-à-vis de Belle-Maman changent, la communicatrice vient confirmer que le chien « a trouvé la paix intérieure » (à coups de dix-mille répétitions renforcées au cube de fromage quand même mais bon…. puisque Youki confirme, je ne vais pas le contredire).

Il y a aussi la poésie du chien « qui obéit par amour » et ça, ça mériterait un article à lui tout seul « le chien est fidèle / ne nous déçoit jamais / est toujours là pour moi (hum, en même temps, est-ce qu’il a le choix ?) / me console de mes relations compliquées ».

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Outre au fait que le chien n’est pas un psychothérapeute (même si certains le pensent, je ne le pense pas), nous avons déjà une chance folle d’avoir un animal qui semble si content de passer du temps avec nous  😉

Toutefois, il est tout aussi évident que, pour le chien, nous sommes celui ou celle qui procure la nourriture, l’accès à la porte pour aller en balade, les caresses quand il aime ça, le jeu (quand il aime ça bis) et toute forme d’enrichissement de son environnement. Tout ça, soigneusement entretenu par une sélection ciblée et bien humaine.

Il nous apprécie parce que nous sommes gratifiants (et même quand nous ne sommes pas des propriétaires hors pair, il n’a guère le choix que de nous aimer, vu que nous sommes leur unique option donc, forcément, la plus gratifiante disponible… quoi que, quand on en leur donne l’option, bien des chiens font clairement comprendre que, non, ils ne tiennent pas forcément à rester avec un humain pas trop sympa).

Je me rappelle d’un chien de chasse que j’ai trouvé en montagne (en train de boulotter mes sandwiches dans mon sac à dos). Après avoir appelé ses propriétaires, je n’ai eu aucune autre option que de le garder avec nous pendant notre randonnée : parce que j’avais peur de le perdre à nouveau et de ne pas pouvoir le ramener chez lui (et que je n’avais aucune intention de tenir sa laisse 4 heures sur un terrain compliqué), je l’ai gavé de jambon de manière régulière pendant toute notre très brève vie commune.

Arrivés chez lui, le chien n’a jamais voulu descendre de ma voiture et, retiré de ma cage manu militari par son propriétaire, s’est caché dans mes jambes : lui, avait oublié d’être fidèle à des propriétaires qui n’avaient pas franchement l’air enchantés de son retour (l’irritation immédiatement palpable des propriétaires légitimes a confirmé ce que je redoutais et je suis partie à reculons mais, que faire ?).

Mon historique de renforcement (4 heures de dès de jambon à intervalles réguliers) avait déjà dépassé celui de ses propriétaires, qui devait être drôlement maigre.

Nous ne sommes guère différents, avouons-le, nous aussi nous aimons notre chien parce qu’il gratifie, inévitablement, quelque chose en nous (même quand on prend un vieux chien malade et que notre geste est essentiellement altruiste, nous sommes gratifiés par cette émotion douce et intense que notre geste nous procure et l’idée de lui procurer une douce fin de vie).

Etre gratifiés par quelque chose n’est PAS un vilain défaut  😀

Il y a quelques temps, je baladais mes chiens avec une amie qui, voyant un des miens revenir vers moi sans que je dise un mot à l’apparition d’un autre chien, m’a dit (encore une fois, très gentiment) « vous avez vraiment une connexion les deux ».

Si ne pense vraiment pas être déconnectée de mes chiens, par une très réelle considération de leur individualité, dans ce cas précis, désolée de briser le rêve – c’est «juste » un apprentissage mis en place au clicker.

Le signal n’est pas le mien, c’est l’apparition de l’autre chien, justement. Rien de magique là dedans, même si c’est joli à regarder et, surtout, efficace (parce que ma chienne ne gère pas très bien la proximité avec les autres chiens, surtout de type lupoïde).

Contrairement à ce qu’on dit et qu’on aimerait souvent croire, l’amour ne suffit pas : on peut être à la fois débordant d’amour et incroyablement inefficace dans sa communication avec le chien.

Poésie et magie…. ou la science ?

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Grimacer devant ces explications poétiques, dans un monde qui n’est pas précisément peuplé de fées et gentils lutins la plupart du temps et dont on peut avoir envie de s’échapper, n’est pas tout à fait bien perçu. La magie sert à nous donner l’illusion que nous avons un certain contrôle des choses sur lesquelles, justement, nous n’avons aucun contrôle (ce qui nous donne l’illusion du contrôle, justement)  😀

La religion ne convainc et ne fédère plus vraiment de nos jours, il reste l’ésotérique. Qui n’a pas cédé à une quelconque forme de calembours en attendant une réponse pour un emploi, un stage, un quelconque projet? Je plaide coupable  😉

« Pour moi ça a marché » me dit-on (avec un peu de défiance dans la voix) : des anecdotes, des témoignages, des ressentis, des coïncidences ou un comportement approprié de manière instinctive ? Pourquoi pas, je n’ai rien contre ces anecdotes mais, en tant que professionnelle de l’éducation, je dois avoir mieux à vous offrir que des ressentis.

Après avoir participé à un module ésotérique dans le cadre d’une formation canine (j’étais intéressée aux médecines dites « douces » ou alternatives, j’ai eu un peu plus que mon content d’auras multicolores et voyages extra-sensoriels), une participante, probablement gavée par mon scepticisme rampant, m’a dit « mais toi, tu ne crois en rien ».

Faux et inutilement blessant parce que, je crois profondément au respect et à une démarche volontaire et consciente dans ce sens (un domaine où j’ai largement l’opportunité de m’améliorer d’ailleurs).

Toutefois, je ne me suis pas réveillée un matin en me disant « tiens, et si je me faisais passer pour éducateur canin ? » – j’ai cumulé dix ans de formations avant de donner un seul cours.

L’éducation canine est la foire aux croyances, de toutes sortes – il y a celui qui crie le plus fort et celui qui fait des techniques de base des méthodologies avec des noms marketing attrayants (et aussi ceux qui, n’y connaissant moins que rien, ont néanmoins un avis sur tout – suffit de fréquenter les réseaux sociaux pour le constater).

En définitive, nous avons, pour nous, la science du comportement et la connaissance de l’espèce avec laquelle nous travaillons.

C’est précisément de mon empathie pour l’animal que découle mon engagement à ne pas balancer n’importe quoi, n’importe comment, de manière – avant tout – à ne surtout PAS NUIRE.

nepasnuire

Parce que, parfois, balancer des croyances en croisant les doigts peut nuire : cela peut faire perdre un temps précieux dans la perspective d’une issue positive pour tous, le chien et nous.

Happy Training ☺

octobre 16, 2016

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